Polluants éternels : vers un quotidien (un peu) moins toxique?
Son mandat de ministre fédéral de l’Environnement s’achevait, mais il ne le savait pas. Cela ne l’a pas empêché de frapper un grand coup. Le 5 mars dernier, le ministre Steven Guilbeault a annoncé une petite révolution à un endroit hautement symbolique pour la lutte contre les PFAS : une caserne de pompiers.
D'ici 2027, le Canada compte interdire par décret les mousses extinctrices qui contiennent des PFAS, des produits chimiques qui s'accumulent dans l'environnement et dans les organismes vivants. Des solutions alternatives moins dangereuses, dont certaines sont déjà disponibles sur le marché, prendront leur place.
L’interdiction n’est que la phase initiale d’une succession de mesures qui s'étendront éventuellement à d’autres produits.
Cette annonce résonne particulièrement auprès des pompiers, frappés par une réalité alarmante : leurs taux de cancer dépassent considérablement la moyenne nationale. Les PFAS, présents non seulement dans les mousses anti-incendie mais aussi dans leurs habits de combat contre le feu, figurent parmi les suspects dans cette tendance inquiétante.
Les pompiers et les pompières courent déjà de grands risques dans l'exercice de leurs fonctions. Il n'y a pas lieu de mettre leur santé encore plus à risque à cause d'une exposition à des produits chimiques éternels.
Selon les données recueillies par Enquête, les villes de Sherbrooke, Gatineau, Montréal, Lévis, Laval et Longueuil, entre autres, possèdent toujours des réserves de mousses anti-incendie qui contiennent des PFAS, bien que leur utilisation soit en baisse.

Des pompiers après une intervention à l'ancien monastère du Bon-Pasteur à Montréal.
Photo : La Presse canadienne
Leur usage au fil des décennies, en particulier à proximité des installations militaires et des aéroports, a laissé une empreinte toxique durable dans les sols et dans la nappe phréatique, contribuant ainsi à la présence de PFAS jusque dans le sang de la quasi-totalité des Canadiens, selon les études de biosurveillance.
La décision de les interdire est accueillie avec enthousiasme par les principaux intéressés. Ça n’avance jamais à la vitesse qu’on voudrait, admet Chris Ross, qui préside l’Association des pompiers de Montréal, mais c’est bon pour tout le monde et, dans ce sens-là, il n’est jamais trop tard.
Prochaine étape : protéger le grand public
L’objectif du gouvernement fédéral est de réduire les niveaux d’exposition aux PFAS de toute la population grâce à une approche progressive que les consommateurs risquent toutefois de trouver longue à aboutir.
Les substances per- et polyfluoroalkyliques sont des produits chimiques synthétiques fort utiles en raison de leur capacité à repousser l’huile et l’eau, entre autres.
On en trouve désormais partout : non seulement dans les objets de consommation du quotidien – vêtements, ustensiles de cuisine, emballages alimentaires, produits de soins personnels – mais aussi dans notre environnement, contaminant ainsi l’eau et la nourriture.
L’exposition à ces substances est associée à des risques considérables pour la santé humaine.
Lors d’une séance d’information destinée aux médias, de hauts fonctionnaires des ministères de l'Environnement et de la Santé ont confirmé que les PFAS affectent les reins, le foie, la glande thyroïde, les systèmes nerveux, immunitaire, reproducteur et métabolique, en plus de nuire au développement
.
Des liens avec certains cancers sont maintenant avérés pour plusieurs de ces substances, dont quelques-unes sont déjà bannies au Canada, mais la recherche peine à suivre le rythme face aux près de 15 000 PFAS existants.
Les produits de consommation courante ne seront toutefois visés qu’en 2027, le temps d’établir clairement l’inventaire des produits qui devront faire l’objet de restrictions ou d’interdictions.
Ces mesures entreront ensuite en vigueur deux ans plus tard. Elles devraient aider les consommateurs à faire des choix plus éclairés.

Les PFAS sont présents un peu partout dans nos vies.
Photo : Radio-Canada / Francis Lamontagne
Ces mesures permettront à la population d'être mieux informée quant à l'utilisation de ces substances et à leur présence dans des produits qu'elle consomme afin qu'elle ait les informations dont elle a besoin pour protéger sa santé
, expliquait le ministre Guilbeault.
Les textiles font partie des produits qui seront visés, ce qui pourrait inclure les habits de combat des pompiers. Un récent reportage d’Enquête révélait que les équipements de protection individuelle contiennent des taux extrêmement élevés de PFAS, augmentant ainsi les risques de cancer auxquels ils sont déjà surexposés.
Une troisième étape visera ensuite les médicaments, les dispositifs médicaux ainsi que les multiples usages industriels pour lesquels des produits de remplacement sont plus difficiles à établir.
L’ensemble de ces mesures découle du Rapport sur l'état des substances perfluoroalkyliques et polyfluoroalkyliques, résultat d’une évaluation conjointe menée par les ministères fédéraux de la Santé et de l’Environnement.
Sa version finale a été rendue publique le même jour et vise à protéger le public des risques associés à ces substances.
Le Canada en exemple
La principale conclusion du rapport confirme l’intention du gouvernement de classer les milliers de PFAS comme une seule catégorie de produits toxiques en vertu de la Loi canadienne sur la protection de l’environnement.
Classer les PFAS comme une seule famille chimique facilitera leur régulation et permettra d’éviter des substitutions par d’autres PFAS moins connus mais soupçonnés d’être tout aussi problématiques pour la santé.
Il s'agit d'une approche inédite pour les produits chimiques au Canada, qui s’inscrit dans un contexte mondial de préoccupations croissantes concernant les polluants éternels.
On est même en avance sur certains de nos partenaires qui ont tendance à être parmi les plus progressistes sur ces questions-là au monde
, précisait le ministre Guilbeault.

L'ex-ministre fédéral de l'Environnement Steven Guilbeault lors d'un passage à Saint-Jean, à Terre-Neuve-et-Labrador.
Photo : Radio-Canada / Patrick Butler
Bien que d’autres États et regroupements de pays, comme l’Union européenne et certains États américains, aient commencé à restreindre les PFAS de manière groupée, le Canada serait parmi les premiers États au monde à proposer une approche réglementaire aussi vaste.
Ce précédent pourrait inspirer d’autres pays à lui emboîter le pas.
Le rapport suggère également d'établir des seuils maximaux pour la présence de ces substances dans l’eau en limitant la somme des concentrations de 25 PFAS spécifiques à 30 nanogrammes par litre (ng/L).
Un appui unanime… mais une exception qui dérange
Le projet fédéral est applaudi de manière unanime par une coalition de groupes environnementaux, de santé et de justice qui estiment nécessaire d’agir rapidement.
On assiste aux premiers stades d'une urgence de santé publique au Canada et partout dans le monde, due à cette pollution globale aux molécules toxiques que sont les PFAS
, affirme la Dre Lyndia Dernis, porte-parole de l'Association canadienne des médecins pour l’environnement.
Elle rappelle que leurs effets négatifs sur la santé sont ressentis de manière disproportionnée par les populations les plus vulnérables et fragiles, dont les enfants, les personnes âgées et les femmes enceintes.
La Dre Dernis considère donc cruciales les nouvelles mesures annoncées par le gouvernement dans la stratégie actuelle de lutte contre les produits chimiques à base de PFAS.
La coalition déplore toutefois l’exemption accordée aux fluoropolymères, qui échappent temporairement à la réglementation pour faire l’objet d'une évaluation distincte, sans calendrier défini. Selon la coalition, cette décision aurait été prise sous la pression de l’industrie
.
Le PTFE, commercialisé notamment sous le nom de téflon, figure parmi ces fluoropolymères controversés. Cette substance se trouve abondamment dans des produits de consommation variés, par exemple les ustensiles de cuisine et les produits de beauté.
On en trouve aussi dans une panoplie d’usages industriels.
Le gouvernement insiste sur la nécessité d'approfondir les recherches avant d’inclure les fluoropolymères dans le cadre réglementaire et sur le fait que l’exemption ne présume en rien du caractère préoccupant ou non de ces substances.
Le ministre Steven Guilbeault expliquait qu'il souhaitait tenir compte des données scientifiques, de l'existence d'options sûres et fiables et des réalités de chaque secteur.
L'objectif est [non seulement] de mieux protéger la santé et l'environnement mais aussi de soutenir la compétitivité des entreprises canadiennes dans la recherche de solutions de remplacement plus sûres.
En parallèle, le ministre a également annoncé l’intégration prochaine des contaminants éternels à l'inventaire national des rejets polluants, une mesure qui permettra de cartographier avec davantage de précision l’utilisation des PFAS au Canada.
Advertising by Adpathway





